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Karim Atassi : « La construction de l’État syrien (1918-1920) au regard de la crise d’aujourd’hui »

Membre de la promotion Michel de Montaigne (1988) comme élève syrien, Karim Atassi était l’invité des Lundis de l’ENA ce 15 décembre. Il répondait au thème : « La construction de l’État syrien (1918-1920) au regard de la crise d’aujourd’hui ».

C’est une analyse historique que nous a livrée Karim Atassi, mais qui apporte un certain nombre de clés pour comprendre la situation actuelle de la Syrie. Son exposé nous emmène à la Campagne d’Égypte et de Syrie de Bonaparte, à la bataille du Mont Thabor en Galilée qui voit la première rencontre entre la France révolutionnaire et la population  syrienne sous forme d’une confrontation entre l’armée de la République et les troupes du Pacha de Damas. Si les idéaux révolutionnaires – la liberté, la nation – s’avèrent d’abord incompris au tournant du XIXème siècle, il faudra attendre le personnage d’Ibrahim Pacha pour qu’ils commencent à prendre corps au Proche-Orient. Fils de Méhémet Ali, gouverneur d’Égypte, Ibrahim Pacha envahit la Syrie en 1831 et en devient gouverneur. Il se distingue tant par son attachement à la langue arabe que par sa politique d’émancipation des chrétiens, qui deviendront graduellement égaux en droit avec les musulmans à partir de 1833.

 

Un saut dans l’histoire nous conduit aux années 1919-1920, deux années capitales mais pourtant méconnues dans l’histoire syrienne. Trois textes fondamentaux sont adoptés par le Congrès syrien (parlement), qui posent les fondements de la Syrie moderne : le Programme de Damas – qui transcrit les attentes de la population syrienne dans l’après-guerre, la Proclamation d’Indépendance et la proclamation de Faysal Roi de Syrie puis la Constitution syrienne de 1920.

 

Quatre grands thèmes sont évoqués dans le Programme de Damas qui deviendront par la suite le socle du Projet national syrien : la laïcité, le refus de la partition, le refus de l’hégémonie étrangère, la Palestine.  C’est d’abord le thème de la laïcité, décrit par les Pères fondateurs de la Syrie moderne comme « Etat civil » par opposition au concept d’un « Etat religieux » et le thème de la Palestine qui retiennent l’attention de l’exposant. Karim Atassi voit dans la Palestine l’une des distinctions fondamentales de la Syrie dans le monde arabe : le projet national syrien est un projet à dimension régional, qui intègre le devenir de la Palestine sans pour autant la revendiquer comme faisant partie du territoire national syrien, tandis que les autres pays arabes ont un projet national « intra-muros ». L’exposant a ainsi rappelé que le Traité de Londres, signé en 1840 par la Grande Bretagne, La Russie, l’Autriche, la Prusse, et l’Empire ottoman a offert à Méhémet Ali un territoire appelé « Pachalik d’Acre » ou « Syrie méridionale » et qu’au siècle suivant, ce même territoire sera qualifié de « Palestine mandataire » autrement dit, la Palestine sous mandat britannique. L’exposant rappel que c’est donc en toute logique que la Syrie a refusé le partage de la Palestine depuis 1947 et continue depuis à s’intéresser de très près au devenir de ce territoire.

 

En parallèle à la question de la Palestine, l’exposant souligne l’importance de la laïcité pour comprendre la situation actuelle. La laïcité est un thème centrale pour comprendre l’histoire de la Syrie depuis l’émancipation des chrétiens sous le gouvernement d’Ibrahim Pacha. À partir de 1918, l’Émir Fayçal, descendant du prophète, s’impose en Syrie et proclame l’établissement d’un État laïc, où tous les arabes seraient traités de manière identique. Ibrahim Pacha, Fayçal, puis les républiques syriennes successives sont autant d’exemples qui témoignent de la place centrale de la laïcité au sein de la société syrienne.

 

La crise d’aujourd’hui n’est pas une crise religieuse : souvent présenté à tort comme un conflit opposant la minorité alaouite, qui s’accrocherait au pouvoir, et la majorité sunnite, il n’est est rien selon Karim Atassi. Il faut d’ailleurs se souvenir que dans l’entre-deux-guerres, c’est l’élite nationaliste majoritairement sunnite qui a milité pendant près de la moitié de la période du Mandat français pour le rattachement de l’État des alaouites et de l’Etat druze à la République syrienne. Il existe donc indéniablement une nation syrienne, un État-nation laïc que veulent détruire certains groupes extrémistes. Il faudrait pour l’exposant qu’au sortir de cette guerre la Syrie  puisse développer un régime politique représentatif de la société syrienne dans sa diversité et toujours fondé sur le principe d’un Etat-nation.