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Philippe Humbert : Narendra Modi, deux ans après

Ce 14 mars, Philippe Humbert (promotion Montesquieu, 1966) intervenait dans le cadre des Lundis de l’ENA. Depuis 2004, en sa qualité de consultant, Philippe Humbert accompagne les entreprises françaises qui souhaitent s’implanter en Inde.
Spécialiste de « la plus grande démocratie du monde », il a, à ce titre, publié un ouvrage, Les années Rachida Gandhi 1984-1989. Philippe Humbert nous a présenté un thème
d’actualité :
« Narendra Modi, Premier ministre indien, deux ans après ».

En 2014, Narendra Modi fait campagne dans une Inde en plein mouvement depuis 20 à 30 ans. Des mutations sont à noter dans tous les domaines. La démographie indienne connaît un double-choc : celui de l’urbanisation massive et des mutations internes, c’est-à-dire des migrations interrégionales. Pour régir cette immense population de 1,3 milliard d’habitants, la démocratie indienne évolue : les classes les plus pauvres font progressivement irruption dans le champ politique – rappelons que 800 à 900 millions de personnes votent dans un État fédéral comprenant 28 États. L’Inde est ainsi une démocratie institutionnelle qui fonctionne. Depuis 1991, l’Inde profite d’une libéralisation économique qui, selon Philippe Humbert, « libère l’esprit d’entreprise et l’aspiration au bien-être » - Ganesh, dieu de la prospérité, est ainsi la divinité la plus populaire.

 

En 2014, Narendra Modi est à la tête du Bharatiya Janata Party (BJP), créé au début des années 1990, hindouiste, donc religieux, et libéral. Il fait face au Parti du Congrès qui domine la politique indienne depuis quatre générations mais qui est miné par les soupçons de corruption, usé en termes d’idées et handicapé par une absence de communication. Modi, qui fut Chief Minister du Gujarat, introduit une nouvelle notion de développement dans cette campagne législative nationale : il promet de l’électricité, des routes, de l’eau plutôt que des revenus supplémentaires. Sa victoire est personnelle, tant Modi s’investit et communique pendant des mois, et assez logiquement écrasante : le Parti du Congrès en sort laminé.

 

Depuis deux ans, la politique de Modi sur la question du développement économique a été, selon Philippe Humbert, indéniablement bénéfique à l’Inde : la croissance remonte et atteindra 7,6% en 2015-2016 ; l’inflation comme le déficit sont mesurés. Ces résultats proviennent d’abord des mesures de libéralisation interne et externe : Modi a favorisé la mise en concurrence des grands monopoles et a supprimé, au lendemain de sa victoire, la « planning commission ». Contrairement à la Chine ou la Russie qui voient leurs économies s’essouffler, l’Inde, importateur massif, bénéficie pleinement de la baisse des cours mondiaux. Modi a également su utiliser les leviers de la diplomatie en voyageant dans tous les pays susceptibles d’apporter à l’Inde des nouvelles technologiques ou d’autres formes d’investissements. Sa bonne politique internationale a placé l’Inde en premier plan, et notamment en matière environnementale avec la création de l’Alliance solaire internationale. Modi a également lancé un plan massif de développement d’énergies renouvelables, de l’ordre de 165 gigawatts.

 

Toutefois, si les objectifs économiques semblent atteints, le bilan de Narendra Modi sur la gouvernance – qui était le deuxième axe de sa campagne – semble contrasté, voire préoccupant. S’il a effectivement mis fin à la « grande corruption » en introduisant une nouvelle forme de transparence, des problèmes majeurs persistent. Des sections de la population restent privés de la croissance : c’est le cas de la population musulmane (13%), globalement décrochée. L’indice de développement reste extrêmement bas et les inégalités se sont creusées, particulièrement les inégalités de patrimoine, dues aux plus-values foncières - que provoquent notamment les mouvements de populations. La question des droits des femmes reste un problème majeur, un certain nombre de tabous paralysant encore la société indienne. Enfin, la résurgence de l’hindouisme militant et fondamentaliste sous le mandat de Modi a exacerbé les tensions communautaires : le Premier ministre indien a été trop long à les dénoncer.

 

Narendra Modi avait promis pendant sa campagne de « transformer l’Inde en un grand Mujarat » (son État d’élection, modèle de succès économique). Les changements apparaissent trop lents et les déceptions se manifestent dans les urnes. Si le BJP n’est pas menacé au Parlement jusqu’en 2019, il est en danger sur plusieurs élections locales. Le Sénat lui est hostile et bloque certaines de ses réformes d’envergure – c’est le cas de la généralisation de la TVA. Cependant, les perspectives de croissance et l’absence d’opposition construite laissent penser que Modi pourra continuer sereinement son action à la tête du deuxième pays le plus peuplé du monde. Mais s’il souhaite un second mandat, le Premier ministre devra être attentif à orienter son action au-delà du secteur économique : lutter contre les inégalités, œuvrer à une société plus inclusive, ne pas ouvrir la voie aux tensions communautaires.