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Le Blog des Alumni de l'ENA
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"Devant Emathe, Minaque et Radhamos"

Numéro un de la revue de l'ENA - Mai 1946

Nous sommes en mai 1946. Un élève de la promotion "France combattante", Philippe Raichlen, revient sur ses émotions au concours d'entrée - le premier de l'histoire de l'Ecole.

« Devant Emathe, Minaque et Radhamos »

Ou

Les émotions d’un candidat au premier concours d’admission à l’Ecole Nationale d’Administration

 

« Stavvi Minos, orribilmente e ringhia esamina le colpe nell’entrata giudica e manda secondo che avvinghia »

 Dante, Enfer, V, 4-6

 

     Je ne sais pas s’il vous souvient de ce film américain « Trente secondes sur Tokio » et de la brève scène qui s’y déroule, sur le Hornet et censément à la chambre des cartes. Le général Doolittle réunit ses officiers, il leur annonce le raid du futur sur l’archipel ennemi. « Selon toute vraisemblance, conclut-il, de vous tous à peine un sur deux pourra-t-il gagner les terrains libres de Chine ». Sans un mot, alors, chaque homme lève les yeux sur son voisin et regarde. Lui, ou moi ?

Un peu plus tard, un survivant du raid murmure « pour cette fois nous sommes dans la bonne moitié ». Et par la suite, il meurt ou on l’ampute. Mais je ne puis oublier l’égoïsme cruel de la phrase ni son accent humain. Il faut l’avouer, ce sentiment, moi aussi je l’ai connu au moins une fois et ce fut l’hiver dernier en abordant les épreuves écrites du Concours.

     Je revois la longue salle à l’Institut des Sciences Politiques, la bibliothèque où nous devions mesurer nos forces. Les mesurer avec seulement une chance sur onze de réussir, je le savais. Mon nom figurait à une table parmi quinze autres. Je regardais ces quinze figures étrangères l’une à l’autre, en uniforme civil, avec ou sans décorations (mais beaucoup avec des décorations) ; j’avais peine à me représenter une telle élimination. Nous étions seize ; lequel à la fin aurait réussi à franchir tous les degrés d’une initiation si sévère ? Ce grand étudiant triste qui portait Croix de guerre et Médaille de la Résistance ? Ce parachutiste, ce juriste disert, ce vétéran de l’Enregistrement ou le diplomate en herbe qui tenait le haut bout de la table ? Ce fut vraiment le moment le plus impressionnant pour moi que celui-là, celui de l’attente préalable entre amis, entre rivaux.

Le sujet coula de source. Je veux dire qu’à partir du moment où le sujet, le grand, l’unique Sujet, de ce mont Sinaï que constituait la chaire nous fut révélé avec solennité, je me trouvai pris dans quelque chose qui me dépassait. J’ai gardé l’impression d’avoir disserté pendant six heures sur les Principes de 1789 dans une demie-inconscience. Il me semble que le procédé à l’épreuve en a valu bien d’autres.

Demie-inconscience d’abord parce que je n’avais guère fermé l’œil de la nuit. Alexandre à la veille d’Arbelles et Joffre avant la Marne dormirent d’un sommeil profond. Il faut les en admirer ; mais à ce compte je ne me crois pas près d’être promu chef de guerre. Inconscience aussi car le sujet me semblait dépasser vraiment les limites des forces humains. Disserter en cinq pages sur les idées-forces qui ont changé la face di monde, sur lesquelles tant d’illustres auteurs ont écrit tant de pages célèbres, comportait de notre part un peu d’outrecuidance et pourtant il nous était demandé de porter un jugement. Merveilleux test pour les qualités de choix et de synthèse, mais combien intimidant ! Aussi me suis-je lassé aller à un certain fatalisme dans la fixation de mon plan. J’avais opté pour la solution de facilité en adoptant une division chronologique du sujet : guide très sûr, qui ne résolvait rien, en somme. Mais l’analyse elle même a-t-elle jamais résolu quelque chose fors en mathématiques ? en tout état de cause je sortis de là titubant sous l’effet conjugué de la faim et d’un flot d’inductions qui me venaient a posteriori, tout comme il faut, disait Calliclès, arriver à la guerre et surtout à la bataille.

Le lendemain par contre je me suis franchement amusé. Il ma plaisait décidément qu’on sollicitât mon opinion sur la bombe atomique, sur le vote des femmes ou la reconstruction. Cette épreuve de haute agilité, la diversité des matières proposées, jointe à la nécessité de travailler, un œil sur les plus grands problèmes de l’huere et l’autre sur la montre, satisfaisaient assez mon esprit. J’avais choisi surtout des questions de Droit public ;ce cadre étroit d’une heure par sujet proposé exigeait un resserrement de l’argumentation. Il fallait trouver le temps de faire court. Là reposait, je crois, le secret de l’épreuve.

     Maintenant commençait l’attente de l’oral. En l’absence de données, bien précises relatives au concours, nous pouvions à notre gré travailler la poésie ou la technique avec d’égales chances que l’un ou l’autre se révélât à l’épreuve fort inutile. La poésie du moins resservirait toujours.

Cette attente éprouvait mes nerfs. Je ressemblais à cette matrone de village dont il est fait mention dans un livre admirable de folklore sicilien. Elle narre à son fils les misères du bourg : le mari de la voisine se meurt des fièvres. « C’est un grand malheur dans la famille quand l’homme tombe malade. Il n’entre plus un sou en la maison. Tandis que si la femme doit s’aliter, la vie au moins continue. » Un peu plus loin, c’est telle autre qui prend la typhoïde. « C’est un grand malheur dans un foyer quand l’épouse est au lit. Si c’était l’homme, la femme au moins pourrait vaquer au ménage et la vie continuerait ». Et l’histoire aussi continue.

Pour moi, avant tout examen, je vois dans les épreuves écrites le cap redoutable à franchir. L’ai-je passé sans encombre, l’oral tout aussitôt vient assombrir mes jours et peuple mes nuits de visions redoutables. Ainsi fut-il pour ce concours. C’est un candidat bien défait, je le crains, qui se présenta devant le jury des olympiens. Mais il existe un dieu pour les insomniaques. Un dieu, mais un dieu taquin. J’avais passé la nuit à combiner en ma tête, j’exagère, pas toute la nuit) à combiner donc des nobles développements sur l’avancement des connaissances humaines, le progrès de l’atomistique et ses lointaines conséquences sur les Finances Publiques. Le jour venu, je me rends à l’Ecole, je parais en la salle, je tire au sort un texte : six lignes trois quarts de Benjamin Constant, et pas même extraites d’ « Adolphe ». Le moyen, je vous demande, d’introduire l’atomistique là-dedans ? le théâtre athénien s’y rattachait un peu mieux : ce n’est pas dire beaucoup. Je parlai d’Athènes, et puis par force du sujet ; mais la matière première souffrait de quelques restrictions.

Pour l’exposé technique je me sentais plus sûr de moi. En somme, c’est une lutte qu’un examen oral, lutte de l’examinateur qui détient le pouvoir de dire oui on non au succès final, et de l’examiné qui attaque et cherche à conquérir le oui fatidique. Il existe dans de telles épreuves un moment infiniment fugitif où l’on sent que la chance tourne, que la résistance adverse plie et s’effondre, et ceci sans un mot de la part de l’examinateur, par une sorte d’intuition directe. C’est alors qu’il est agréable d’accroître son effort, de pousser la démonstration avec plus de chaleur, jusqu’à ce que, sans plus attendre, vienne l’interruption : « Je vous remercie, Monsieur ». Le candidat, en de telles minutes, se sent transporté au-dessus de lui-même par un élan de victoire. Ce qu’en termes techniques on exprime parfois en disant que l’examiné « crachait des flammes ». Il ne faudrait pas en déduire que le candidat à réaction soit le V4 de nos futures administrations.

     Je ne voudrais pas clore cet article sur une note aussi chargée d’irrévérence pour nos bureaux d’études. Je ne voudrais pas que l’ironie passagère de ces lignes masquât entièrement tout l’émotion, latente dans ce concours. Notre époque marque assez peu d’inclinaison pour les périodes oratoires qu’admettait l’esthétique des siècles périmés. Elle préfère appliquer le précepte de Figaro et, s’il se peut, sourire.

Cependant je ressens la stricte obligation qui m’incombe de rappeler le sérieux qui marquait tous ces visages de combattants en abordant les épreuves, sans peut-être qu’ils en aient pris conscience tous.

Et je veux aussi rappeler la mémoire de ceux qui figureraient avec nous sur les bancs de cette Ecole, s’ils n’avaient donné leur vie pour la cause que nous avons voulu servir. 

 

Philippe RAICHLEN,

Elève de l'Ecole Nationale d'Administration