Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Le Blog des Alumni de l'ENA
Menu

Maryvonne de Saint-Pulgent

Maryvonne de Saint Pulgent est une ancienne élève difficile à inscrire dans une catégorie. Si beaucoup la connaissent pour sa carrière de pianiste et pour ses responsabilités à l’Opéra comique, moins savent qu’elle est également président de section au conseil d’Etat. Tout juste revenue d’un déplacement à l’étranger, c’est dans son bureau bien rangé du Palais Royal qu’elle nous a reçus.

Pourquoi avez-vous fait l’ENA ?

« J’étais partie dans une voie tout à fait différente, je suis une musicienne qui a bifurqué vers l’ENA et non l’inverse. J’ai souvent dit à Françoise Chandernagor – que j’apprécie beaucoup – que c’est à cause d’elle que j’ai fait l’ENA. Quand elle en est sortie major, j’ai dit à mon père, avec toute l’arrogance de la jeunesse, « tu vois, si je n’avais pas fait de piano, j’aurais fait l’ENA » ! J’ai donc présenté le concours lorsque j’ai fermé mon piano. Ce qui me frappe chez Françoise, c’est sa solidité morale, en plus d’une intelligence exceptionnelle et d’un bonheur d’écriture dont elle a même fait bénéficier ses travaux au conseil d’Etat. Mais à l’époque où j’ai été séduite par son parcours et où j’ai décidé de suivre ses traces, ce qui m’intéressait plus était le côté conquête féminine.»

C’est ce côté avancée féminine qui a aussi motivé Françoise Chandernagor, avec l’émission « Les femmes aussi »… 

« La présentatrice de cette émission Eliane Victor a montré la voie à Françoise ; et moi, c’est Françoise qui a été mon modèle et qui m’a inspiré de l’audace, et d’abord celle de passer du Conservatoire de musique à Sciences Po. Tout s’est fait très rapidement : à l’automne 1970, je passais le concours Chopin à Varsovie. En décembre 1973, j’intégrais l’ENA. »

Enfant, que vouliez-vous devenir ?

« Pianiste de concert, évidemment. J’ai commencé le piano à l’âge de quatre ans  et je suis entrée au conservatoire de Paris à onze ans. Mon modèle d’alors était Martha Argerich, mais je n’avais ni ses moyens techniques, ni son tempérament de feu. »

Comment vous-êtes vous mise à la musique ?

« Ma mère rêvait d’avoir un enfant musicien, et comme elle avait l’esprit pratique, elle m’a mise au piano en même temps que mon grand frère, pour rentabiliser le professeur ! Mais très vite, celui-ci  lui a dit que des deux enfants, l’un était doué et l’autre non - l’injustice mal vécue dans la fratrie ! Il se trouve que j’avais une excellente oreille et des facilités techniques, sans être vraiment passionnée par le piano. J’étais surtout stimulée par les concours – jusqu’à ce que je trouve plus fort que moi ! (rires). C’est aussi cet esprit de compétition qui m’a décidée à passer l’ENA. »

La pièce que vous écoutez quand vous êtes mélancolique…

« Je ne suis pas du tout comme cela, ce n’est pas l’émotion qui me conduit à la musique, mais bien la musique qui suscite chez moi des émotions. Du fait de mes fonctions à l’Opéra Comique, je suis plongée dans l’opéra, ce qui n’est pas du tout ce qui me plaisait au départ, puisque je viens du monde instrumentiste. Quand j’étais au Conservatoire, je rêvais d’être chef d’un orchestre symphonique. Pour tout vous dire, j’ai écouté mon premier opéra après avoir quitté la profession musicale. Sinon, je suis plutôt éclectique en musique, avec une préférence pour la musique de chambre, notamment celle des romantiques allemands, Schubert et Brahms. Mais c’est un peu compliqué quand on est musicien : il y a la musique qu’on aime écouter et celle qu’on préfère jouer soi-même. Quand j’étais critique de disques et de concerts, j’avais du mal avec les pianistes, à cause d’idées trop précises sur la manière dont j’aurais joué l’œuvre moi-même. C’est peut-être pourquoi les musiciens écoutent si peu leurs confrères. »

Votre meilleur souvenir à l’opéra ?

« C’est difficile à dire... Peut-être ma toute première expérience lyrique, pendant un séjour à Londres où je travaillais à un mémoire de master sur le théâtre de George Bernard Shaw. Mes hôtes britanniques m’ont  emmenée à Covent Garden voir une production de Così fan tutte, et je suis tombée amoureuse de l’opéra, alors que j’avais jusque là superbement méprisé ce qui était pour moi un genre musical mineur. Je pense depuis ce jour que Mozart est la meilleure introduction au genre lyrique, pourvu toutefois qu’on commence avec Così ou avec Les noces de Figaro. »

Quand vous vous remettez au piano, quelle pièce jouez-vous spontanément ?

« Celles que j’ai appris à jouer ! J’ai été vouée très jeune à Chopin, après les inévitables « petits Mozart », mais je jouais aussi beaucoup le répertoire français du premier 20e siècle. J’ai toujours une grande admiration pour Ravel, qui est un des maîtres du piano et dont l’inventivité et la profondeur sont incomparables. Je citerai notamment les Valses nobles et sentimentales, œuvre admirable mais difficile pour le public et pour ses interprètes, qui témoigne, comme souvent chez Ravel, d’une vision tragique d’un monde qui court à la catastrophe à travers les bruits de fête. J’ai une affection particulière pour ces Valses qui étaient le « plat de résistance » de ma dernière tournée de concerts publics, en 1970, en Alsace. Ravel est à mon sens sous-estimé en France, à cause de la vénération portée à Debussy, dont le mouvement moderne a fait son prophète. Lors de mes débuts au magazine Le Point, je me suis ainsi insurgée contre un article de Claude Samuel titré « Faut-il encore admirer Ravel ? », qui présentait ce grand génie comme un suiveur de Debussy. Ma colère n’a convaincu personne, et l’article a été publié tel quel. »

Après l’ENA, vous êtes revenue à la musique…

« Je suis retournée faire de l’histoire de la musique au Conservatoire, puis j’ai fait de la radio au service musical de France Culture, où j’ai vécu un moment historique : lors d’une de mes émissions en direct, est tombée l’annonce de la mort de Maria Callas, à laquelle j’ai eu du mal à réagir en vrai « pro » de la radio et qui m’a laissée littéralement sans voix ! Plus tard j’ai fait de la presse écrite, mais c’est une autre histoire.»

 

Pour lire le portrait de Françoise Chandernagor : 

http://blog-aaeena.bayardserviceweb.com/portraits/les-enarques-et-lecriture/francoise-chandernagor