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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Jean-Christophe Gracia

Il nous accueille aux petites heures avant de commencer une journée qui, apprend-on, ne finira pas avant la tombée de la nuit. Il donne l’impression d’un sacré travailleur, lui nous dit qu’il est plutôt passionné : de droit, de philosophie et de littérature russe – peut-être dans un ordre différent. Originaire du pays basque, Jean-Christophe Gracia a étudié à HEC, Sciences-Po et est aussi titulaire d’une maîtrise de philosophie avant d’intégrer l’ENA en 1998. Aujourd’hui, il est directeur adjoint des affaires civiles et du sceau au ministère de la Justice et dispense une conférence de droit public européen à des étudiants en master 2 à l’IEP de Paris.

Comment êtes-vous arrivé à l’ENA ?

« Après des études d’économie et de philosophie ! Plus jeune, je me voyais professeur. Mes professeurs de philosophie et d’histoire m’avaient tous les deux fortement marqué et j’éprouvais un grand intérêt pour l’enseignement. Même quand j’étudiais à HEC, j’hésitais encore entre tenter l’agrégation de philosophie ou rentrer dans le monde pratique, de l’action. Mais je me suis dit que si je réussissais à intégrer l’ENA, je pourrais toujours combiner « action » et enseignement, ce que je fais aujourd’hui. En ce qui concerne le goût et l’envie de servir l’Etat, je crois que ce sont mes études de philosophie politique qui m’y ont conduit. Il faut dire que j’étais un peu prédisposé par ma famille car mon père était fonctionnaire – sans être énarque. J’ai donc été baigné dans cette culture du service public, de l’intérêt général, et de l’existence autonome d’un monde commun à servir et à faire vivre mais l’envie s’est vraiment révélée lors de  mes études. La réflexion philosophique sur l’Etat, sur la « conciliation des droits de l’Etat avec les droits privés », pour reprendre une formule célèbre, m’a passionné. »

A la sortie de l’ENA…

« J’ai choisi un Tribunal Administratif et y suis resté pendant quatre ans avec une spécialité en droit fiscal, qui constituait une bonne entrée dans la matière juridique pour quelqu’un qui n’était pas encore juriste mais était familier de la lecture des bilans et comptes de résultat sous toutes leurs coutures. Ce passage en tribunal administratif m’a permis de découvrir une véritable « passion pour le droit » et le raisonnement juridique que j’étais loin d’imaginer qu’elle serait la mienne quand j’étudiais à HEC où je trouvais l’enseignement du droit assez rébarbatif. C’est à Sc Po, puis l’ENA que cette passion s’est affirmée et affinée à tel point qu’aujourd’hui, je n’imagine pas faire autre chose que du droit, ce que j’ai d’ailleurs fait dans ma carrière dans différentes postures. Après avoir été juge, je suis devenu « avocat du gouvernement français » devant la Cour de justice de l’Union Européenne au cours de ma mobilité effectuée à la direction juridique du MAEDI, puis avocat du ministère de la justice, en créant et structurant le service contentieux de ce ministère. J’ai goûté à la négociation de textes juridiques européens en tant que conseiller juridique au Secrétariat Général des Affaires Européennes. Aujourd’hui, de retour au ministère de la justice à la direction des affaires civiles et du sceau, je suis en quelque sorte « légiste », chargé depuis deux ans d’écrire les textes. Ces différentes postures de juge, d’avocat, de négociateur et de légiste m’ont donné à  appréhender le droit et les droits  sous plusieurs facettes. »

De toutes celles-ci, laquelle avez-vous préféré ?

« Je pense avoir préféré celle d’avocat, de l’Etat ou du ministère. En effet, cette fonction a trait à l’écriture, à l’argumentation, à la clarté et l’élégance d’une démonstration apte à convaincre un juge, national ou européen, mais elle a aussi à voir, par le biais des audiences, à l’art oratoire, la présence d’esprit, la réactivité, face aux arguments du contradicteur. A cet égard,  mes expériences les plus fortes sont assurément les plaidoiries devant la CJUE, où les questions des juges, qui connaissent parfaitement le dossier, et les démonstrations de la Commission, toujours très pertinentes, obligent à une préparation sans faille et à des interventions appropriées. J’ai plusieurs fois eu le sentiment d’être dans une arène où les juges observaient des combattants se (dé)battre devant eux… Même si c’est une posture un peu rhétorique, nécessitant une forme d’habilité dans l’argumentation, c’est aussi une école de rigueur tant sur le fond que sur la forme car les représentants du gouvernement, devant toutes les juridictions, doivent être irréprochables à tous égards et ne sauraient utiliser tous les moyens pour faire triompher leur thèse. »

Quels auteurs vous ont fait découvrir la philosophie ?

« Le premier livre philosophique, si l’on peut dire, que j’ai eu entre les mains est La Sagesse de l’amour d’Alain Finkielkraut alors que je devais avoir dix-sept ou dix-huit ans. La sagesse de l’amour a ainsi participé à sa façon à mon propre goût pour la philosophie dont chacun sait qu’elle est « l’amour de la sagesse ». Par la suite, j’avoue avoir été fasciné par la philosophie de Kant (sur lequel j’ai fait ma maîtrise). Même si sa lecture est souvent ardue, et loin d’être une partie de plaisir littéraire (à la différence de Pascal, Montesquieu, Tocqueville ou Nietzche), sa philosophie est impressionnante en ce sens qu’elle trace  de manière claire, sans être systématique, les limites entre nos différentes expériences de vie (l’ordre de la pensée ; l’ordre de l’action ; l’ordre du jugement). Cette présentation me semble, à beaucoup d’égards, indépassable... A cet égard, les spécialistes disent que Kant est peut-être le plus « juridique » des philosophes car il s’efforce de tracer les limites des différents domaines de l’existence et du savoir. Or, qu’est-ce qu’un juriste si ce n’est celui qui s’efforce de tracer les contours d’une notion ou d’un domaine par différence avec une autre notion ou un autre domaine ? Si j’étais malicieux, je dirais, comme Romain Gary, que le juriste est celui qui est capable de dire : « au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable ». Aimant le droit, comme vous l’avez compris, c’est sans doute pour cela que, sans surprise, je peux me dire kantien ou en tous cas admirateur de Kant ! »

Durant votre temps libre…

« Toujours sans surprise, j’aime lire, plutôt des livres de  philosophie ou des essais. Mais j’ai aussi un goût prononcé pour la littérature russe. Ce goût m’est venu très tôt m’a d’ailleurs déterminé en classe de 4e à commencer le russe. J’avais lu Un héros de notre temps de Lermontov, qui m’avait tellement séduit qu’au moment de faire le choix d’une seconde langue, le russe est venu naturellement. Il faut dire aussi que je n’en avais pas été dissuadé par des parents qui voyaient dans cet apprentissage la quasi-assurance d’avoir des bonnes notes aux examens et concours, ce qui n’a pas été démenti, la rareté faisant le prix… mais je dois dire que je reste, aujourd’hui encore, fasciné par la Russie. Il y a d’ailleurs une très belle phrase de Berdiaev qui est pour moi une des clefs de ce pays : « on ne peut pas comprendre la Russie par l’intelligence. On peut seulement croire en la Russie. » J’aime aussi beaucoup bien sûr la littérature russe et je suis évidemment un grand admirateur de Dostoïevski, notamment du livre Crime et châtiment. Je me souviens d’un passage en particulier sur lequel j’ai particulièrement travaillé pendant mes études : le passage célèbre dit du « Grand Inquisiteur », ce moment où Jésus revient sur terre et se fait accabler par le grand inquisiteur qui le condamne une seconde fois à mort au motif qu’il a laissé aux hommes un fardeau trop lourd à porter pour eux – la liberté alors que, lui le grand inquisiteur, est chargé en dépit de tout, de faire tenir ensemble les hommes et de les faire vivre. Le long réquisitoire du grand inquisiteur est une parabole philosophique fascinante. Tchekhov figure également parmi mes auteurs favoris tant pour ses nouvelles que pour son théâtre, notamment les pièces La Mouette et Oncle Vania ou la Cerisaie qui traduit bien l’amour des russes pour leur maison et le caractère déchirant de voir cette maison familiale changer de mains. D’ailleurs, alors que j’étais en stage en ambassade en Ukraine, j’ai visité la maison de Tchekhov à Yalta. J’y ai, hasard ou destin, rencontré son parfait sosie et pris une photo avec lui devant la maison de Tchekhov. J’ai donc une photo collector qui fait parfaitement illusion : moi avec Tchekhov en Crimée devant sa maison ! »

Faites-vous du théâtre ?

« Dans la vie en général ? Comme tout le monde… Plus sérieusement, j’ai fait du théâtre quand j’étais plus jeune.  Avec des amis d’HEC, nous avions même écrit une pièce. Elle n’avait pas grand intérêt, juste une petite pochade sur la vie d’étudiant, une pièce peut-être plaisante à lire mais impossible à jouer. D’où le bide intégral quand nous l’avons monté. Je me souviens encore des tomates et autres fruits reçus en guise d’applaudissements… C’est ce jour là que j’ai compris que l’écriture théâtrale ne s’improvisait pas ! Cela étant, le théâtre est un de mes passe-temps favoris, avec un goût particulier, outre pour Tchékhov, déjà mentionné, pour Feydeau, celui-ci étant injustement classé dans un théâtre de second ordre, le vaudeville, alors que c’est un auteur qui me fait irrésistiblement rire par une mécanique diabolique et implacable. J’ai en outre une secrète dévotion pour le comédien et metteur en scène Michel Fau dont je suis consciencieusement toutes les pièces…»

Quel élève étiez-vous : intello ou fêtard ?

« Ni l ‘un ni l’autre, plutôt entre les deux. D’un côté, j’avais une grande aversion pour les orgies étudiantes qui sont fréquentes en écoles de commerce, de l’autre, j’étudiais par plaisir plus que par simple souci de faire des études pour avoir un métier. Les études étaient une période de grande liberté, période d’autant plus bénie quand je la compare aujourd’hui à la vie professionnelle, où les contraintes sont pléthores. Mais en réalité, la liberté est toujours à vivre, n’est-ce pas ? »

Le meilleur moment de votre scolarité…

« Certainement mon stage en ambassade, en Ukraine, j’en ai déjà évoqué un épisode. Là aussi, j’étais très libre, grâce à l’ambassadeur qui m’a poussé à voyager pour découvrir le pays. J’ai ainsi pu parcourir toute l’Ukraine de Kiev à Odessa ou Sébastopol, de Kharkhov à Dniepropetrovsk, et faire des études en même temps, dont une sur la démocratie locale en Ukraine. J’ai même servi d’interprète sur un bâtiment de la marine française qui était venu faire des exercices sur la Mer Noire… Si je devais retenir un endroit, j’en citerais trois : la Crimée, qui est une espèce de Côte d’Azur non bétonnée ; Odessa qui a le charme des villes portuaires commerçantes et qui a été marqué par l’influence française du duc de Richelieu et bien sûr, Kiev, la mythique première capitale de la Russie, théâtre du roman la Garde Blanche de Boulgakov où la maison familiale dans la descente Saint-André joue, là aussi, un rôle majeur. Un souvenir saisissant de ce stage fut aussi la visite de Tchernobyl, première fois de ma vie que je pénétrais dans une ville fantôme… »