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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Françoise Chandernagor

Photographie de Catherine Hélie pour Gallimard

Elle fut la première femme major de l’ENA. Françoise Chandernagor a relevé plusieurs défis au cours sa vie. Aujourd’hui, c’est le nôtre que d’essayer de restituer en quelques lignes un entretien si riche. Rencontre avec une ancienne élève volontaire et passionnée.

Pourquoi vous avez choisi l’ENA...

« Je dirais presque : c’est parce que j’étais une femme. Il y avait là un coté défi. A l’époque, il existait une émission d’Eliane Victor qui s’appelait « Les Femmes aussi » et qui a bercé mon enfance.

Je voulais prouver que « les femmes aussi » pouvaient accéder aux premières places.

Je voulais prouver que « les femmes aussi » pouvaient accéder aux grandes écoles et aux premières places. Je travaillais bien à l’école (non-mixte à l’époque) et mon père me disait toujours « Attention, ce sera beaucoup plus dur quand tu seras avec des garçons ! Ils ont quand même un meilleur niveau ! ». Or, quand je suis arrivée à Sciences Po, je n’ai pas trouvé que le niveau de ces jeunes messieurs était impressionnant ! En revanche, peu de filles encore se présentaient à l’ENA : il y a même eu des années sans aucune femme admise à l’Ecole. Cela me stimulait encore plus ! Remarquez que cette infériorité numérique avait des avantages : pour draguer, on avait l’embarras du choix ! (rires) Je suis entrée deuxième à l’ENA et me suis dit « Pourquoi pas première ? ». Je suis sortie major. On m’a expliqué plus tard que j’étais alors, de toute l’histoire de l’Ecole, le major qui avait eu le plus de points d’avance sur le deuxième. Il faut dire que j’avais taché de creuser l’écart car je voulais être sûre qu’on n’allait pas, au dernier moment, pour un demi point, faire passer un garçon devant moi ! La seconde raison de mon entrée à l’ENA était que je voulais servir l’Etat. Je n’avais pas envie de me mettre au service d’intérêts privés. Je trouvais que le plus noble des métiers était celui de « commis de l’Etat ». Je ne suis pas sûre que je dirais encore ça aujourd’hui. D’ailleurs, il n’y a plus d’Etat… »

Vous avez été baignée dans une culture du service public…

« Oui, d’autant que mon père aussi avait fait l’ENA. Mais lui avait un parcours très différent : il était boursier et venait d’une famille modeste, il a été le premier bac de la famille, j’ai été le deuxième. Grâce à lui, j’ai grandi dans l’idée que l’intérêt général devait toujours l’emporter sur les intérêts privés et que dans une société juste, l’Etat devait donner sa chance à chacun. » 

Si vous n’aviez pas fait l’ENA… 

«  Je ne pouvais pas faire Polytechnique, elle n’était pas encore ouverte aux femmes ! J’aurais donc probablement fait Normale sup. Cela dit, aucun de mes professeurs du secondaire  ne m’avait parlé de Normale. Mais si j’y étais allée, j’aurais sûrement choisi d’étudier l’histoire. »

Regrettez-vous d’avoir emprunté cette voie ?

« Il est vrai que l’ENA a été un détour par rapport à mes vocations profondes, qui sont la littérature et l’histoire. Cependant l’étude des lettres m’aurait peut-être dégoûtée de la création littéraire ; c’est du moins ce que m’ont dit beaucoup d’amis agrégés. Ils ont peut-être raison après tout. On dissèque les textes, on les dissèque jusqu’à ce que l’animal « roman » ne courre plus ! L’enseignement des lettres détruit souvent la naïveté nécessaire à la création. Les gens s’observent écrivant. Au moment où ils écrivent, ils savent qu’ils utilisent une anacoluthe ou un oxymore. Moi, je ne savais rien de tout ça, et on n’a aucun besoin de le savoir pour créer ! Il faut simplement adorer lire, aimer raconter des histoires, et avoir un peu d’ « oreille ». » 

Comment s’articulent la carrière dans la fonction publique et celle dans l’écriture ?

 

« Elles ne s’articulent pas du tout en vérité. Cependant, l’avantage du Conseil d’Etat, c’était de me sortir enfin du milieu scolaire dont les universitaires, eux, ne sortent jamais : je voulais avoir une expérience, un métier différents. D’un autre côté, j’ai eu vraiment la sensation de devenir bilingue : le langage administratif et juridique est l’opposé du langage littéraire ! Vous ne pouvez sauter aucune étape du raisonnement, vous devez absolument tout articuler. Il m’en reste des marques d’ailleurs…(rires). »

Quelle est l’empreinte de plusieurs années au Conseil d’Etat sur votre écriture ?

« J’ai beaucoup de mal à pratiquer l’ellipse. C’est une figure de style que vous ne pratiquez pas dans un jugement ! J’admire les auteurs qui, dans un récit, sautent d’un coup dix ou quinze ans… Je dois lutter constamment contre mon besoin de tout expliquer, tout justifier. Et contre l’abus des mots de liaison aussi : j’ai tendance à ne pas juxtaposer, mais à lier, ce qui ne me vient pas seulement du Conseil d’Etat mais sûrement aussi du latin et du grec. En tout cas, le langage que j’ai été amenée à pratiquer dans ma vie professionnelle était à l’opposé de celui que je devais apprendre pour suivre ma vocation véritable ! » 

Vous n’avez jamais cessé d’écrire ?

« Non, heureusement ! Même à l’ENA, j’écrivais des nouvelles pour ne pas « perdre la main ». Je n’avais pas le temps d’écrire un roman et je n’avais pas non plus assez d’expérience de la vie pour le faire. Car, à l’inverse de la poésie - où l’on peu trouver des prodiges de seize ans – le roman exige des sentiments et des situations « adultes ».»

Avez-vous été tentée de faire une pause dans votre carrière pour vous consacrer à l’écriture ?

«  Je crois que ç’aurait été une erreur. Certes, j’ai pris, à deux reprises,  des années de disponibilité personnelle pour terminer des livres, mais je n’ai jamais rompu complètement avec l’administration et le Conseil d’Etat. Par prudence d’abord : je voulais garder un vrai métier, la littérature nourrit rarement son homme ! Je connais des gens qui se sont mis au vert pour écrire, qui ont abandonné leur métier, leur ville, avant même d’être déjà allés au bout d’un livre – un seul. Deux fois sur trois, ce saut dans le vide est un échec. Le mieux pour s’assurer de la force d’une vocation, c’est de la contrarier. J’ai été obligée de contrarier la mienne, je n’ai pas choisi de le faire. Mais, avec le recul  je me dis que ce n’était pas une mauvaise façon de voir si elle était sérieuse. » 

Puis vous avez fait le saut…

« Je n’ai jamais craint la page blanche. Mais le fait de se retrouver dans la solitude et dans un temps déstructuré est un défi. Il faut savoir se discipliner, il ne s’agit pas d’attendre l’arrivée de « l’inspiration ». « Le premier vers vous est donné » disait Valéry. Mais tous les autres vers, il faut les trouver… Et surtout, ne pas attendre d’avoir envie de travailler pour se mettre au boulot ! »

Pour vous, qu’est ce que l’Etat ? 

« En France, on parlait autrefois d’Etat-nation. Historiquement, les deux se confondaient. C’était cet Etat là que je voulais servir et qui, maintenant, s’affaiblit inexorablement. Sur le plan interne, il est battu en brèche par la décentralisation et la réapparition des « grands féodaux ». De l’autre côté, il est grignoté par l’Europe. 60% de notre législation est déjà imposée  par l’Europe - un droit qui d’ailleurs n’est pas élaboré de façon très démocratique. On a mis la charrue avant les bœufs en ne créant pas de réel pouvoir politique européen.

Jeune, j’étais très européenne  

Jeune, j'étais très européenne : j’acceptais même que la France disparaisse au profit d’une nation plus vaste. C’était concevable dans une Europe à six ou huit, pas à vingt-sept ! Pour moi, plus question aujourd’hui d’accepter de diluer notre nation dans l’Europe à l’anglaise : vaste et vague conglomérat mercantile sans dessein ni force politique. J’ai même changé d’avis sur Schengen, car je vois bien, à l’usage, que ca ne marche pas. Je me pose également des questions sur l’Euro : comment peut-on faire une politique monétaire commune tant qu’on n’a pas une politique sociale et une politique fiscale communes ? Je suis aussi gênée par la force croissante du lobbying. Quand j’ai commencé à travailler dans l’administration, il existait en Amérique, mais guère en France C’est devenu une force énorme aujourd’hui, en France et plus encore dans l’Union Européenne ! Un Etat qui cède au moindre « groupe de pression », à la moindre protestation, musclée ou non, un Etat dont on peut « acheter » les représentants, est un Etat qui, à mes yeux, n’est plus vraiment légitime. Alors je me pose la question : que reste-t-il de l’Etat que je voulais servir ? Mon idéal étatique était celui d’une République puissante et souveraine. Nous en sommes loin aujourd’hui… »

Pour qui avez-vous de l’estime ?

« J’ai de l’estime pour les héros, bien plus que pour les victimes. Je suis même un peu fatiguée du succès médiatique des victimes et de la concurrence victimaire. Que notre société ait le sens de la compassion, c’est bien. Moi ai qui beaucoup travaillé sur l’Antiquité, je peux dire que s’il y a bien un sentiment qui est absent chez les Grecs et les Romains, c’est la compassion. La miséricorde  est un apport fondamental du christianisme. Mais je pense qu’on va trop loin dans ce sens aujourd’hui : des victimes on fait des héros.

Certes, il faut avoir pitié de la victime, la plaindre, la secourir, mais il ne faut pas admirer la victime en tant que telle. Or maintenant, ce qui semble noble, c’est d’avoir été soi-même victime ou d’appartenir à une famille de victimes. En vérité, la plupart des victimes n’ont, les pauvres, aucune dimension héroïque ! Ce sont des malheureux qui n’ont pas choisi leur sort, ce ne sont pas des héros. On oublie complètement que ce qui est admirable, c’est l’héroïsme.

L’héroïsme que j’admire, c’est la résistance.

L’héroïsme que j’admire par exemple, c’est la résistance. Celle de quelqu’un qui dit non, qui ose avancer à contre-courant, y compris, dans notre société, à contre-courant des médias. Il ne dit pas simplement non, il le dit en prenant un risque. S’il s’oppose sans risque, alors ce n’est pas un héros : il est facile, dans une société permissive, de trouver des rebelles pour pas cher ! Ca ne m’intéresse pas.

Antigone, quand sa loi morale lui dicte de désobéir à la loi civile, sait qu’elle risque la mort. Et en effet, elle paye son acte de sa vie. Ça, c’est une héroïne. Les fausses Antigones, les rebelles « sans cause » et sans péril ne m’intéressent pas du tout. Mais il va de soi, évidemment, que, bien qu’ils sacrifient leur vie pour un prétendu idéal, je n’admire pas du tout les kamikazes. Ils ne sont pas des héros car la mort – la leur, celle des autres – est leur seul but. Un héros ne cherche ni à mourir ni à tuer : c’est pour accomplir un acte de charité ou de liberté, un acte de vie, qu’il accepte sa propre mort comme une conséquence éventuelle. C’est parce qu’elle aime la vie et qu’elle respecte jusqu’au corps de ses ennemis qu’Antigone se sacrifie. »