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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Marc Lambron

© JFPaga/Droits Réservés Grasset

Jeune agrégé de lettres, il a présenté le concours de l’ENA « par agacement » : il ne voulait pas être redevable de ceux qui détenaient le pouvoir. De ses trois vocations il n’en a trahie aucune. Marc Lambron est aujourd’hui haut fonctionnaire, romancier et journaliste - trois activités plus faciles à concilier qu’il ne le semble, nous explique-t-il.

Pourquoi vous avez choisi l’ENA…

« Par agacement je crois ! J’avais vingt ans, j’étais élève à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et les premiers jeunes énarques que j’avais rencontrés m’avaient semblé très suffisants - et insuffisants à la fois ! - alors je me suis dit que je n’allais pas passer ma vie à me faire toiser par ces types que je trouvais déplaisants. C’était donc une façon de régler la question que d’être énarque comme eux ! L’autre raison, plus pondérée, est que je n’avais pas forcément envie d’être un jeune enseignant car je trouvais que leur condition était un peu redoutable. Plutôt que d’être professeur à Hazebrouck, je préférais y être sous-préfet ! »

Votre rêve d’enfance…

« Je voulais être écrivain. Ca m’est venu vers mes sept ans je crois. La France est le seul pays où il y a - et depuis très longtemps - une sorte de pacte implicite entre l’Etat et certains écrivains.

Il y a  en France une sorte de pacte implicite entre l’Etat et certains écrivains

Vous servez l’Etat comme professeur, comme diplomate, comme conseiller d’Etat, et l’Etat ne désobligera pas l’écrivain que vous êtes. Les écrivains du Grand Siècle comme Racine, Molière et Bossuet par exemple se sont épanouis à l’ombre du trône. Il y a également eu, dans les années vingt au Quai d’Orsay, les diplomates - écrivains Saint John Perse et Claudel… Plus récemment, je me suis trouvé à travailler au Conseil d’Etat durant les années où se côtoyaient Régis Debray, Erik Orsenna, François Sureau et Françoise Chandernagor. » 

 

Ce qui vous donne envie d’écrire ?

« Alors ce n’est pas l’ENA ! (rires) C’est venu bien avant ; c’est l’émerveillement. Quand j’avais sept ou huit ans, les écrivains étaient pour moi des multiplicateurs d’univers. C’est-à-dire que j’étais couché dans mon petit lit à Lyon et tout d’un coup, je me trouvais avec les travailleurs de la mer en lisant Victor Hugo… J’étais émerveillé par ces êtres qui installaient un monde à côté du monde, qui ouvraient les possibles.

Le pouvoir multiplicateur de la littérature m’a fasciné

C’est bien le pouvoir multiplicateur de la littérature qui m’a fasciné et qui me fascine toujours. Quand on écrit, on essaie d’ajouter de la beauté à la beauté du monde, en  musique aussi d’ailleurs. »

Jouez-vous d’un instrument ?

« Piteusement. J’ai été élève du conservatoire de Lyon en flûte traversière pendant huit ans. Assez mauvais, j’ai abandonné la flûte pour devenir l’éphémère batteur du groupe du lycée. Je dis « éphémère » car je n’ai pas voulu être la « Marguerite », en référence au film qui vient de sortir ! »

Etre romancier, journaliste et haut fonctionnaire à la fois, ça ne donne pas l’impression d’être un peu schizophrène ?

« Il n’est pas interdit d’être schizo au carré, comme on peut être polygame. (rires) En même temps, les interactions ne sont pas impossibles :  Stendhal disait que pour lui, le modèle de la phrase française était un article du code civil - n’importe lequel – du fait de la combinaison entre  sécheresse, précision, adéquation et économie des moyens et expressivité maximale. Il peut donc y avoir, même dans l’écriture juridique, certaines qualités d’économie et d’acuité qui ne sont pas le contraire de certains styles littéraires. Dans tous les cas, il s’agit avant tout d’écrire le Français, or c’est une langue tellement plastique et ouverte qu’on peut aisément combiner sa schizophrénie avec cet instrument riche.

La littérature peut naître de la contrainte

Je vous dirais qu’une langue contrainte comme celle du droit vous fait sentir plus encore la jubilation d’écrire une langue libre. N’oubliez pas que la littérature peut naître de la contrainte, comme d’un alexandrin qui est un carcan. Le talent, c’est de réussir à faire chanter cet instrument. »

Le livre que vous avez lu et relu ?

« Je ne vais pas être original en vous disant qu’ A la recherche du temps perdu est une œuvre océanique. Il y a le temps du livre et le temps du lecteur. J’ai essayé de le lire à treize ans puis je l’ai lu plus sérieusement à vingt ans. Depuis, je n’arrête pas d’y revenir. Quand on a dix-huit ans, Proust nous éclaire sur des expériences à venir. A cinquante, il nous permet de récapituler ; entre les deux il y a simplement le temps d’une vie. Selon l’âge auquel on lit un livre, il peut être annonciateur ou résonner comme un bilan ; c’est la magie de la littérature, elle est une compagne de vie. »

L’époque à laquelle vous vous verriez bien vivre ?

« En fait, je suis très content de coïncider avec mon époque.  Un philosophe espagnol, José Ortega y Gasset, disait « je suis moi et ma circonstance ». J’ai vraiment pris le parti de vivre dans cette époque bénie qui est la première fois depuis l’Antiquité grecque où le continent européen traverse soixante-dix ans de paix civile – si l’on exclut l’Europe des Balkans. Je mesure chaque jour, par rapport à l’expérience de mes parents et de mes grands-parents qui ont connu la guerre, ce que peut être le luxe du possible dans un monde en paix – aussi précaire soit-elle. L’histoire permet de mesurer qu’à certains égards, nous sommes bien dans un âge d’or. »

Si vous pouviez partir en voyage maintenant…

« Il y a une réponse casanière qui serait de dire que j’irais voir ma mère à Lyon, et une réponse plus mondialisée : tout est ouvert !  Je pense que je prendrais un mois avec une voiture pour circuler en Italie de ville en ville - ou plutôt de cour en cour. Je partirais de la Vénétie pour aller à Milan, puis vers les lacs et à Bologne... Ce serait un rallye des villes d’art italiennes. »

 

 

Photo slider : MARTIN BUREAU/AFP