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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Odile Roze

Rien n’échappe à son regard. Des plinthes du bureau où nous la recevons aux chiens-assis des immeubles d’en face, Odile Roze observe tout. Curieuse, elle l’est. Courageuse ? Difficile d’en douter : entrée à l’ENA en 1971, elle était connue pour avoir choisi le saut en parachute à l’épreuve de sport du concours.

Pourquoi avez-vous voulu faire l’ENA ?  

« Je n’ai pas voulu faire l’ENA. J’ai préparé le concours un peu par défaut. J’avais fait Sciences Po sans être très brillante, disons que je me suis un peu trop amusée. C’était l’époque de Mai 68. Au fond, je n’étais pas vraiment passionnée. Quand il a fallu se mettre à chercher du travail, j’ai pris peur. Je voyais mes amis qui cherchaient – et qui trouvaient d’ailleurs ! C’était plus facile qu’aujourd’hui, on pouvait entrer dans n’importe quelle banque. Mais cela ne me tentait pas du tout. J’ai décidé de préparer le concours de l’inspection du travail, c’était mon côté fibre sociale « de gauche », souvenir de Mai 68, tout en suivant la prep’Ena à Sciences Po. Comme j’avais besoin d’argent, j’ai pris un emploi à mi-temps et j’ai passé six mois à collationner des statistiques sur les logements parisiens. Cette année-là, j’ai beaucoup travaillé. Après mon admission à l’ENA, j’étais épuisée, mais bien contente! »

Un souvenir marquant de votre scolarité ?

« Je ne me suis pas du tout ennuyée en scolarité, j’ai beaucoup appris. Mes meilleurs souvenirs sont liés aux stages. Pour le premier, j’ai été envoyée à la préfecture de Digne, où il n’y avait malheureusement pas grand-chose à faire… J’ai visité à fond tout le département, j’y ai découvert la montagne et j’ai vu ce qu’était, déjà, la désertification rurale. Il y avait plusieurs villages inhabités qui n’existaient que sur le plan administratif. Je me rappelle avoir rencontré un maire qui était berger et seul habitant de son village. Son troupeau divaguait dans les rues et les maisons en ruines. Les courriers de la préfecture lui servaient à allumer son feu. Ce souvenir m’est resté. Le deuxième stage, dans une entreprise de confection près de Bordeaux, m’a beaucoup intéressée. C’est là que je me suis révélée dans ce que j’ai vraiment aimé faire. On m’avait chargée de mener une enquête auprès des cadres et des agents de maîtrise, ce qui, dans cette entreprise, était une « première ». En interviewant toutes ces personnes, j’ai découvert que je pouvais inspirer la confiance et qu’il y avait beaucoup à apprendre à les écouter parler. Cela m’a aidée pendant toute ma carrière et particulièrement dans mes enquêtes d’inspectrice générale, quand il fallait désarmer les réticences. J’ai aussi participé au premier stage organisé dans l’administration allemande : je me souviens de l’accueil excellent que nous avons reçu à tous les niveaux. »

Vous avez choisi le saut en parachute pour l’épreuve de sport du concours…

« En prép’ENA, mes notes étaient lamentables. Quand est venu le moment de l’inscription au concours, j’ai rempli le dossier de façon fantaisiste car je n’y croyais pas du tout. J’avais déjà fait un petit peu de parachutisme, alors j’ai coché cette case pour l’épreuve sportive. Figurez-vous que j’ai été admissible, à ma grande surprise ! Les convocations aux épreuves étaient affichées et la présence d’une femme dans les parachutistes n’était pas passée inaperçue. Je ne pouvais pas me dérober, question d’honneur ! Cela m’a valu une petite célébrité chez les appariteurs qui n’en revenaient pas.

Avez-vous refait du parachutisme depuis ?

« Non, et je n’ai jamais eu la moindre envie d’en refaire. Se jeter dans le vide n’est pas vraiment quelque chose d’agréable. Et l’épreuve ne s’est même pas bien passée. Le centre de saut était loin, il fallait se lever tôt et attendre que le vent soit favorable, tout cela en période de révisions ! Je me souviens être restée, deux jours durant, harnachée et prête à monter dans l’avion – épouvantable. Au soir du deuxième jour, les instructeurs se sont enfin décidés à nous faire sauter : j’ai atterri pile dans la cible. Pourtant, j’ai eu une moins bonne note que mes camarades tombés hors de la cible. Pour se justifier, les instructeurs ont dit que j’avais eu des gestes désordonnés en sautant de l’avion... »

Vous avez fait toute votre carrière dans l’Education Nationale…

« Je ne l’ai jamais quittée et j’ai passé plus de temps dans des postes territoriaux qu’au ministère. C’est un domaine de l’administration extrêmement riche, il y a tellement de sujets à traiter ! Les réformes de fond s’ajoutent à la grande réforme permanente qu’est la préparation de la rentrée scolaire. Il s’agit de réussir la synchronisation des gestions d’ensembles très nombreux, les élèves, les personnels, les structures pédagogiques. Quand je suis entrée à l’Education nationale, la rentrée était une période dramatique. Les journaux, faisaient leurs couvertures avec divers scandales pendant plusieurs jours. Maintenant, avec l’annonce du Jour J, on reçoit quelques informations – le nombre d’élèves, les réformes en cours, la visite du ministre… –, le lendemain, on passe à autre chose. La machine tourne impeccablement ! J’ai vécu cette modernisation en profondeur et de longue durée, et l’extension de l’informatisation qui en est inséparable. Aujourd’hui, on peut donc passer plus de temps sur la gestion qualitative. »

Quels furent les moments saillants de votre carrière ?

« J’ai été la première énarque détachée sur des emplois jusqu’alors réservés à des inspecteurs pédagogiques, dans le secteur de la formation continue pour commencer, plus tard comme inspecteur d’académie. Mes quinze premières années ont été assez marquantes dans un contexte paradoxal. Il s’agissait de créer une activité nouvelle, la formation continue des adultes, comme un « secteur marchand » de l’Education nationale. Il y avait beaucoup à faire pour adapter la structure interne. Et, à l’extérieur, les partenaires officiels ne voyaient pas d’un bon œil notre arrivée sur ce marché. Ils reprochaient à l’Education nationale son absence de relations avec les entreprises mais c’était au profit des autres organismes de formation. Ce fut le même discours pour l’apprentissage dont je me suis occupée. Je ne pensais pas affronter tant de situations contradictoires dans l’administration. Je voyais des objectifs de service public combattus, au nom d’idées reçues et pour préserver des intérêts bien réels, au sein même de l’Education nationale comme chez ses interlocuteurs. Le deuxième moment fort de ma carrière fut ma nomination en tant qu’inspecteur d’académie en Côte-d’Or. L’enseignement primaire a été une grande découverte pour moi. Rétrospectivement, je pense que j’ai eu en tant qu’administrateur une vision neuve et sans indulgence du système. L’école primaire était alors un sujet de fierté nationale, il n’était pas question d’y toucher. Depuis, la diffusion de la culture de l’évaluation a ouvert les yeux sur les résultats des élèves. Le regard sur l’école est moins bienveillant, voire moins aveugle, que dans les années 90 quand j’étais inspecteur d’académie. Entre autres expériences, j’ai compris l’importance de la gestion du temps dans les établissements scolaires. On y vit constamment sous pression : celle des vacances – trop nombreuses – et celle du temps hebdomadaire, avec la fameuse question de la semaine dite des quatre jours. J’ai vécu la première réforme qui a débouché sur cette idée malencontreuse, qui a, cependant et malheureusement, séduit bon nombre d’enseignants et de parents d’élèves. J’ai dû livrer plusieurs batailles pour y faire barrage, comme inspecteur d’académie puis comme inspectrice générale. Personne ne semblait voir qu’en réduisant le nombre de jours à l’école, on favorisait l’échec scolaire ! La question des rythmes scolaires est très révélatrice de la force des intérêts particuliers : le supplément d’éducation donné aux enfants dans les familles favorisées, le temps de loisir des enseignants… Et que tous les débats se cachent derrière de grands principes comme ceux de la laïcité et de l’égalité m’a profondément choquée. »

Quels sont vos loisirs ?

« La découverte de Paris, la composition de livres-albums de photos… Je m’occupe beaucoup de mon jardin, ce qui prend énormément de temps. J’y vois une façon de faire un peu de sport – la gym m’ennuie terriblement. Je vais peu au cinéma, le film que j’ai envie de voir en ce moment est Youth de Sorrentino car je crois qu’il traite un peu du même sujet que Quartet de Dustin Hoffman, un film qui m’a touchée. En revanche, je n’irai pas voir Marguerite, car j’aime l’opéra et j’ai peur de souffrir à cause des fausses notes !»