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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Rencontre avec Renaud Girard

« Sous les bombes, je ralentis ». Voilà un des préceptes pour le moins déroutant de Renaud Girard, normalien, énarque, grand reporter de guerre au Figaro. Celui qui déclare n’avoir jamais fait beaucoup de « gnothi seauton (connais-toi toi-même) » se livre pourtant avec facilité et humour, enchaînant les récits d’anecdotes et d’aventures à couper le souffle. Entretien avec un hyperactif, aussi brillant que sympathique.

Quel a été votre plus grande peur ? Quand les miliciens génocidaires hutus m’ont pris pour un belge car je suis un peu rouquin (enfin, généralement, on pense que je suis anglais). Ils étaient bourrés à la bière, et dix casques bleus belges venaient d’être tués récemment dans le pays. Ils ont voulu me couper en rondelles près d’un barrage, avec des machettes, et des arcs. La situation état d’autant plus catastrophique que je n’avais pas mon passeport, mais de toute façon ils ne savaient pas lire. Alors, j’ai chanté la Marseillaise pour leur prouver que j’étais français. Nous sommes à ce moment en avril 1994 et je suis le premier journaliste étranger à entrer en Kigali.

Mais j’ai d’autres histoires dans le genre. Trois jours après, par exemple, j’ai trouvé un infirmier noir au Rwanda, parce que tous les blancs avaient fuit. On était très peu de journalistes. Il s’appelait Isidore. Il m’a montré les gens massacrés dans les caniveaux. On se ballade, et on s’arrête un barrage. Mais la foule l’empoigne et le sort de la voiture, croyant que j’étais le blanc protégeant son « boy », c’est à dire un tutsi. Or, Isidore était hutu. Je le prends, pour le protéger, et je me prends un coup de crosse dans la figure, je roule dans la poussière. J’ai pensé qu’ils allaient massacrer Isidore devant moi. Et c’est un gosse dans la foule qui a reconnu Isidore, et a dévoilé son identité. Le climat était celui de la folie. Je choisis de le ramener chez lui. Lorsque je reviens, je repasse le même barrage une heure après, et je reconnais les soldats. Ceux là mêmes qui m’avaient donné un coup de crosse sont très polis. Je suis seul dans ma jeep, et en passant devant la barrière, je passe devant trois cadavres. En une heure, ils avaient tué trois personnes. Je peux vous assurer que je n’ai posé aucune question, et je suis vite, très vite parti.

En Irak, ma chambre d’hôtel était face à la tour des renseignements secrets américains. Un missile a foncé sur la tour, et cela a explosé avec tant de violence que j’ai été projeté contre mon lit. Et j’ai assisté plus tard au début de la descente aux enfers des américains, du côté de Falloudja.

Là où c’était le plus difficile, c’est quand je me suis retrouvé encerclé par l’armée rouge en Tchétchénie. J’ai traversé à pieds la montagne du Caucase, un petit col à 3600 mètres d’altitude, avec un ami photographe. C’était « marche ou crève ».

 

Comment vivez-vous à l’étranger ? J’adore vivre à l’indigène : quand je suis dans un pays, je prends des plats locaux. Ce que je préfère, c’est le bon vin, mais une petite bière ne me fait pas peur, j’aime la cuisine paysanne, et le plus important, c’est que je sais dire « sans oignons » dans toutes les langues car je déteste l’oignon cru. J’adore la cuisine japonaise, et d’ailleurs j’ai interviewé le cas célèbre du japonais ayant mangé sa petite amie hollandaise ! Quand je l’ai rencontré, il est sorti la nuit en peignoir, et j’avoue que j’ai eu assez peur. Cet article a été sans doute plus lu que mon article sur la défense japonaise !

 

Un livre important pour vous ? En roman, A la Recherche du temps perdu de Proust, et en essai, l’Ancien Régime et la Révolution de Tocqueville.

 

Est ce que vous pouvez nous donner un conseil vus qui avez survécu à tout ? Ne faites pas de billard à trois bandes. Ne choisissez pas un emploi pour accéder à quelque chose que vous préférez, si vous n’aimez pas cet emploi.

 

Quels sont vos films cultes ? Apocalyse Now de Coppola, et Jackie Brown de Tarantino. J’aime pas du tout les films intellos, j’ai donné  à l’époque quand j’étais à Normale, avec toutes ces bêtises, le nouveau roman entre autres, qui m’ennuyaient à mourir. Je n’aime pas les films politiquement corrects. Je vais à l’opéra, c’est peut être un peu par snobisme, mais je commence à aimer ça.

 

Votre devise ? « Toujours plus lentement » : je lis lentement, à l’armée j’étais toujours le dernier prêt, et sous les bombes, plus c’est dangereux, plus je ralentis. J’ai été sauvé par ça, car beaucoup de gens ont eu des accidents de voitures.