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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Joachim Bitterlich

Image : People For Global Transformation.

Conseiller de Helmut Kohl pendant plus de dix ans, il est un Alumni connu pour sa carrière diplomatique et pour ses fréquentes interventions dans les médias. Ce qu’on sait moins, c’est qu’il est également un grand lecteur et un fou d’opéra. Joachim Bitterlich revient sur ses années à l’ENA (Promotion Guernica) et sur son investissement dans les multiples réformes.

Pourquoi avez-vous fait l’ENA ? Quel a été le déclic ?

« C’était vraiment le hasard. J’avais étudié le droit français parallèlement au droit et aux sciences économiques en Allemagne, à Sarrebruck. J’effectuais une formation juridique allemande – système différent de celui en France – et un de mes tuteurs a eu l’idée que je serais le bon candidat au concours pour l’ENA. J’ai donc interrompu cette période de formation pour le présenter. »

Si vous n’aviez pas fait l’ENA…

« L’idée qui murissait à l’époque était de me porter candidat pour le concours affaires étrangères, seul concours existant au niveau central en Allemagne. Mais, vu mes études, vu le fait que j’étais marié à une Française et que j’étais déjà francophile, j’ai dit oui quand mon tuteur m’a proposé de bifurquer vers l’ENA. J’ai été accepté. Et peu de temps plus tard, j’intégrai la promo Guernica. »

 

Y êtes-vous d’ailleurs pour quelque chose dans le choix du nom ?

« Non, c’est une lutte que j’ai perdue ! Je défendais le nom de Voltaire. Nous étions à Font-Romeu et il y a eu un débat féroce jusqu’à quatre heures du matin. Je voulais du sérieux et trouvais que Voltaire était un symbole précoce du franco-allemand. Il était un des maîtres dont le roi Frédéric le Grand écoutait les conseils. »

Un souvenir marquant ?

« Je me rappelle particulièrement du travail, surtout de celui fourni lors de mon stage à la préfecture de région de Metz. Le préfet - qui n’était évidemment pas du tout quelqu’un de la région, mais du Midi, et qui à mon avis avait du mal à comprendre ce qu’était la Lorraine - m’avait chargé des affaires franco–allemandes. C’était l’époque de la grande première période de restructuration de la sidérurgie, liée à Jean-Pierre Fourcade et à Francis Mer, le patron d’Usinor – Sacilor. Mon pays natal étant la Sarre, je connaissais les deux cotés de la frontière. Et des deux côtés, cela se passait très mal.

Je sais réellement ce qu’est une frontière

Je sais réellement ce qu’est une frontière et le poids qu’elle peut représenter. Le village de mon épouse a été séparé en deux en 1871. D’un coté du pont, on appliquait le droit allemand, de l’autre le droit français. Le prêtre est encore sous le Concordat. C’est vraiment une région particulière que la Lorraine. J’y ai d’ailleurs vécu quelque chose de stupéfiant pour un Allemand : la déclaration d’utilité publique de la centrale nucléaire de Cattenom, à 10 kilomètres des frontières sarroise et luxembourgeoise. Ces deux voisins n’ont pas été consultés. A l’époque, c’était légal ! La centrale de Cattenom – les conditions de sa construction -  et celle de Fessenheim comptent parmi les raisons mêmes de l’existence de l’anti-nucléaire en Allemagne. Il semble que personne n’en parle, mais ce sont pourtant bien les Français, qui, dans les années 70, ont largement alimenté l’anti-nucléaire allemand. En réalité, la plupart des militants écologistes se trouvaient à cette époque en Alsace. Suite à la restructuration ratée de la sidérurgie, ils ont traversé la frontière et fait florès de l’autre côté. C’est cette migration qui est à la base du mouvement écologiste en Allemagne, du fait de la restructuration ratée de la sidérurgie. Je garde un souvenir vif de ce stage extrêmement riche. »

En sortant de l’ENA…

« Je suis entré aux affaires étrangères allemandes. A mon arrivée, on m’a dit  « Ne vous méprenez pas, vous ne serez pas en poste à Paris. Vous sortez de l’ENA, êtes marié à une Française et êtes vous-même francophile. Autant dire que vous ne seriez pas le plus objectif ! » J’en ris encore aujourd’hui ! Le premier dossier que j’y ai traité portait sur le nucléaire. Puis j’ai appris l’arabe et mon premier poste à l’étranger a été Alger. On m’a ensuite envoyé à Bruxelles, où j’ai appris le « métier européen ». J’y ai négocié les premières sanctions contre l’Union Soviétique et contre l’Iran. Là-bas, j’ai été découvert par la politique, sollicité par le vice-chancelier et président de parti qui m’a demandé de rejoindre son cabinet pour m’occuper des affaires européennes et économiques. A partir de là, le Chancelier m’a demandé de rejoindre la chancellerie. J’ai travaillé douze ans auprès du Chancelier Kohl. Suite à notre défaite électorale en 1998, j’ai rejoint le poste d’ambassadeur à l’OTAN. Après plusieurs années en poste Madrid puis chez Veolia, je vis aujourd’hui entre Paris et Berlin. »

Vous vous investissez toujours dans la vie de l’Ecole…

« Cela fait douze ans que je siège au Conseil d’Administration. J’ai participé à la grande réforme sur l’Europe menée par Bernard Boucault. Aujourd’hui, on assiste à la deuxième grande réforme, portée par Nathalie Loiseau : celle du public management moderne.

Il s’agit de former de vrais managers publics

Il s’agit de former de vrais managers publics qui sortiront de l’ENA en ayant appris à travailler avec des médias sociaux, en prenant en compte la participation des citoyens concernés et l’entreprise. Des managers qui n’apprennent pas seulement à appliquer les règles, mais aussi à raisonner en termes aussi d’efficacité sans délaisser la problématique  du développement durable. D'importants changements vont avoir lieu ; c’est pourquoi cette réforme connaît d’importantes résistances. Cependant, beaucoup de choses ont déjà changé à l’ENA : je me rappelle de mon premier examen blanc… C’était une étude sur le système des autoroutes en France. Ma conclusion était que ce système n’était pas viable sur le long terme et qu’il fallait par conséquent l’abolir. Le correcteur, un conseiller d’Etat, m’a dit « votre raisonnement est très juste, Monsieur, mais on ne vous demande pas de le supprimer le système ! ». J’avais trouvé cela absurde et en étais sorti assez choqué. Aujourd’hui, ce n’est plus pareil. L’Ecole a énormément changé, mais malheureusement pas dans les perceptions communes. »

Vous parliez tout à l’heure de Voltaire, avez-vous un ou des auteurs français de prédilection ?  

« Pas vraiment, non. Enfin, j’apprécie tout de même Houellebecq.  Si vous mettez de côté le sexe et la vulgarité, vous obtenez quelque chose de politiquement incorrect, certes, mais qui décrit des risques réels pour la France. 

 

Peut-être n’est-ce qu’une impression, mais il semble que Houellebecq soit - presque - plus apprécié en Allemagne qu’en France…

« C’est probable, car il aborde dans son livre « Soumission » un sujet absolument récusé par la France. »

Le dernier livre que vous avez lu ?

« Difficile à dire, je lis beaucoup trop… Je viens de finir Aus Sorge um Europa d’Helmut Kohl, Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud et Nichts ist jemals vollendet (« Rien n’est jamais accompli ») d’ Avi Primor, l’autobiographie d’un grand Ambassadeur israélien. Ca peut paraître assez éclectique, mais je lis surtout des romans politiques. Je me plonge aussi dans des biographies, mais très peu dans des fictions.  Il faut dire que je lis en diagonale et veille toujours à avoir un bouquin sur moi. Actuellement, j’en lis un qui m’a été offert par un ami. Cela parle de la négociation diplomatique sous Louis XIV. En plus de lire, j’écris aussi. Je suis en train d’achever mon projet Souvenirs, que je voudrais faire éditer en Allemagne. Cependant, c’est assez dur car il n’y existe pas cette culture de l’autobiographie comme en France. »

 

Le dernier film que vous avez-vu ?

« Experimenter », hier soir, au festival du film américain à Deauville. Un film à la fois extraordinaire et particulier : un prof de Yale y donne la preuve que l’homme éprouve peu de résistance à exécuter un ordre illégal,  voire complètement cruel. C’est une histoire vraie, qui a été considéré comme une justification de la période nazi. Pour démontrer sa théorie, ce chercheur met en place un test à grande échelle en binôme : un professeur pose des questions à un élève. Pour chaque fausse réponse, le prof est sommé d’administrer une décharge électrique à l’élève. En réalité les décharges électriques sont seulement simulées. Mais ça, le prof ne le sait pas et dans la plupart des cas, il continue. Quand on lui demande ensuite pourquoi, la réponse est souvent « parce qu’on m’a ordonné de le faire ! ». »

Cela n’est pas sans rappeler un jeu diffusé à la télévision il y a quelques années…

« Absolument ! C’est un film que je conseille : il questionne et fait réfléchir. Comment me serais-je comporté dans une dictature, aurais-je eu le courage de manifester contre le pouvoir en place et de me ranger du côté de l’opposition ? Je ne le sais pas et ne peux pas le savoir. D’autant plus quand on voit que sur cent personnes, peut-être une seulement cache un révolutionnaire… »

Regardez-vous autant de films que vous lisez de livres ?

« Je suis féru de cinéma, mais encore plus d’opéra. J’ai d’ailleurs de la chance d’habiter à Berlin : le niveau des artistes et la programmation sont exceptionnels. Il m’arrive également de me déplacer à Vienne. Leur orchestre philarmonique est, avec celui de Berlin, le meilleur du monde. »

Quels sont les trois opéras qui vous ont marqué ? 

« Le premier serait certainement Iphigénie, de Gluck. Je l’ai vu récemment à Salzbourg, avec Cécilia Bartoli et toute sa bande. Ils ont produit un opéra d’une rare qualité ! Le deuxième serait Die Dreigroschenoper, l’Opéra à Quat‘sous de Brecht. La mise en scène était très moderne et rappelait les débuts du music-hall. En troisième, je dirais Ernani, de Verdi. Le livret est tiré du drame Hernani, de Victor Hugo, et c’est par cet opéra que le révolutionnaire Verdi a fait sa percée. La mise en scène, extraordinaire, était du chef d’orchestre Ricardo Muti - un véritable maestro. Les musiciens de étaient de jeunes italiens sélectionnés par un concours et formés pendant trois ans au sein de l’Orchestre Cherubini. Au terme de leur formation, Muti les emmène se produire à Salzbourg. Ils sont ensuite embauchés dans de grands orchestres. J’ai le souvenir qu’à cet opéra, Vittoria Yeo, une chanteuse coréenne, a remplacé au pied levé l’Italienne qui devait se produire. A la fin, tout le monde était debout. Et pourtant, le public de Salzbourg est un peu pourri gâté. C’est pour dire la virtuosité de cette jeune soprano ! »