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Le Blog des Alumni de l'ENA
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Jules-Armand Aniambossou

Il a promis à sa mère qu’il serait ingénieur après avoir abîmé un poste de radio pour comprendre d’où sortait la voix. Promesse tenue, Jules-Armand Aniambossou a intégré le Corps des Mines quelques années plus tard. Aujourd’hui, il est ambassadeur de la République du Bénin auprès de la France et intrigue par son originalité : ingénieur et énarque, français et béninois, bricoleur et passionné de philosophie.

Pourquoi vous avez choisi l’ENA…

« J’ai été encouragé par une personne à qui je dois beaucoup, le préfet Faugère. Apres avoir été diplômé des Mines de Douai,  j’ai travaillé à la Direction régionale de l’industrie, de la recherche et de l’environnement. C’est là-bas que j’ai rencontré le préfet Jean-Paul Faugère. J’avais déjà 38 ans et pensais continuer dans le corps des Mines. Mais il m’a dit, alors que nous gérions des dossiers difficiles, « Je vous vois bien dans le corps préfectoral, vous devriez présenter l’ENA. » Au début c’était une suggestion. Puis c’est devenu une demande avant d’être une exigence. J’ai suivi ses conseils. Il m’a donné des devoirs dans quasiment toutes les matières du concours, qu’il corrigeait en 48 heures ! C’est devenu pour moi presque un jeu. Je le faisais d’abord par égard au préfet, un grand monsieur. C’était presque plus pour le satisfaire lui que pour me satisfaire moi. On préparait les oraux alors que je n’étais pas encore admissible ; il me disait « Vous allez voir, c’est d’abord un exercice physique ». Et il avait raison ! C’est un véritable marathon. Il me faisait régulièrement passer le grand oral avec le secrétaire général de la préfecture. Au final, j’ai eu une très bonne note au vrai grand oral. Un 16 ou un 17 je crois ! Je ne pense pas qu’on puisse parler de formatage. Le préfet m’a plutôt montré qu’il fallait posséder une trame de fond. Avant de rechercher l’exploit, commencez à montrer que vous comprenez, connaissez et savez exprimer vos fondamentaux de manière simple. Cela peut-être l’histoire ou la poésie par exemple. Le préfet savait que j’avais une prédilection pour Saint John Perse, alors nous avons confronté nos lectures. »

Vous êtes d’ailleurs un grand lecteur…

« Oui, je lis beaucoup et la lecture m’aide à comprendre et à découvrir  des choses nouvelles. C’est aussi une forme d’apprentissage continue du monde et de la vie. Un formidable outil d’acquisition de connaissances. Lire, procure une sorte de satisfaction, parce qu’on apprend beaucoup. Il y a une sorte de satisfaction égoïste en moi car je pars du principe qu’il y a certaines choses que personne ne pourra jamais m’enlever à part le bon Dieu. La lecture et la meilleure connaissance des choses vont de pair avec ma curiosité des gens et du monde; j’ai toujours été très porté vers les humanités. Mais, enfant, j’avais promis à ma mère de devenir ingénieur après qu’elle m’ait passé un savon mémorable. J’avais abimé un poste de radio car je voulais savoir pourquoi une voix sortait de la boîte. Je devais m’y tenir ! »

Vous qui avez une appétence pour les autres et pour les humanités, vous devez apprécier Paul Ricœur ?

« Enormément. Un de mes grands amis, Emmanuel Macron a travaillé avec lui. Ricœur a une modération et un rapport aux autres admirables. C’est une de mes références philosophiques, mais je trouve qu’il est mal enseigné ou très méconnu.

Son œuvre m’a toujours inspiré.

Son œuvre m’a toujours inspiré dans l’exercice de mes responsabilités. En effet quand on s’occupe de la vie des gens, il faut les comprendre, les respecter, et même les aimer.»

Foucault, Lévi-Strauss, Sartre ?

« Exactement. Hier, j’écoutais une émission sur la déconstruction de Derrida. C’est déjà beaucoup plus difficile d’accès ! Ricœur, lui, rend accessible les grands concepts de son époque. On est dans un pays où les meilleurs ne sont pas forcément célébrés… C’est souvent à l’étranger qu’on les admire, comme Derrida aux Etats-Unis. »

Vous venez de citer Emmanuel Macron, pouvez-vous nous parler de votre promo ?

« C’était une promo de superstars ! Je pense notamment à Gaspard Gantzer, à Boris Vallaud et à Emmanuel Macron bien sûr. C’est rare qu’il y ait autant de personnalités politiques dans une seule année. J’ai une certaine fierté à être sorti de cette promo car c’est moi qui ai proposé le nom de Léopold Sédar Senghor.

J'ai proposé le nom de Léopold Sédar Senghor.

Quand nous nous revoyons entre camarades de promotion, nous nous souvenons encore de ce moment particulier et magique au Ventron (Les Vosges) du choix du nom de baptême. On avait du finement manœuvrer pour faire passer le nom. On s’est retrouvés face à Antigone qui a été laminée ! » 

Une promo de superstars, mais aussi très engagée…

« On a refusé de composer pour l’examen final en contestation, non pas au classement de sortie, mais à l’accès direct dans les grands corps. Ca a fait jaser dans la presse ! L’ENA est une institution dont on est fiers, malgré toutes les caricatures. Mais l’ENA doit conserver sa vocation première qui consiste à former des gens destinés à administrer l’Etat. On a initié ce mouvement car il fallait, pour que l’Ecole ne devienne ni un musée ni un lieu raillé par la presse et par les politiques, qu’elle orchestre sa propre évolution, volontairement et non sous la contrainte. Il faut imaginer des façons de faire pour que les meilleurs soient au service de l’Etat. Je suis à fond pour le classement de sortie car il faut de l’émulation ! Je suis aussi pour que les meilleurs, en fonction de certains critères, soient à un moment donné, reconnus comme tels. Mais ce qui nous réunit est beaucoup plus  important : c’est le service de l’Etat. Ce n’est pas parce qu'on a carburé à l’examen de sortie que, confronté à des situations de crise réelles,  on restera le meilleur. Finalement, on a tout de même composé... après un bon sermon ! Enfin, ce mouvement a suscité de l’émoi et une réflexion. Peut-être a-t-il encouragé les réformes qui eurent lieu par la suite… » 

Et si maintenant, vous pouviez réformer l’ENA… 

« Il y a d’abord certaines choses à ne pas changer. Premièrement, les critères de recrutement doivent continuer à préserver - voire même renforcer - l’excellence. Une République comme la nôtre doit veiller à ce que l’accès au savoir et les critères qui prévalent à définir l’élitisme soient le plus largement définis. Une très bonne connaissance des humanités me paraît indispensable pour des gens qui aspirent à administrer en qualité de haut fonctionnaire, car vous êtes appelés à gérer la complexité. Il faut connaître les âmes humaines pour cela !

l’Etat ne saurait faire du sur place.

Ensuite, dans un monde en perpétuelle mutation, l’Etat ne saurait faire du sur place ; il doit aussi évoluer sans renier ses fondamentaux. Le défi que doit relever l’ENA est de mieux préparer à  penser et gérer la complexité dans un monde globalisé pour permettre à l’Etat de tenir toute sa place. A cet effet, au-delà de la nécessaire maitrise des connaissances juridiques et en économie, une plus grande ouverture des futurs Hauts fonctionnaires sur les réalités du monde de l’entreprise, l’intelligence économique et la diplomatie économique me parait indispensable.Jusqu’à présent tout ceci n’était pas bien perçu ; c’est devenu une nécessité avec la compétition internationale dans laquelle la France dispose de nombreux atouts.»

De façon plus générale, dans quelles mesures ce changement peut-il trouver à s’incarner ?

« Quand j’étais jeune ingénieur en région Centre, je  m’occupais du développement économique. Il  existait un dispositif pour accompagner les petites et moyennes entreprises. L’objectif recherché était de leur permettre de se renforcer pour aller investir sur de nouveaux marchés. On en a vu les effets immédiats ! Je pense que c‘est un modèle équivalent que la France doit penser, notamment vis-à-vis du continent africain. Il est le continent le plus proche de la France à la fois  géographiquement, linguistiquement, historiquement et culturellement. Un pays comme la France peut - et devrait - s’engager, concevoir et mettre en place une stratégie nouvelle. Sur le million et demi de PME francaises, imaginons qu’un tiers se déploie progressivement dans des domaines où la France a la certitude d’être compétitive - et ces domaines on les connaît ! Cela commencerait sérieusement à contribuer à la résolution du problème du chômage ! C’est un dispositif assez simple, il faut juste voir comment le transposer intelligemment. »

Vous qui avez justement travaillé dans les deux secteurs, quelle est la différence entre les managements public et privé ? 

« D’abord, les deux ont des points communs comme l’exigence de méthode et de rigueur, l’efficacité dans la gestion et le besoin de moyens de contrôle. En revanche les finalités ne sont pas les mêmes. Dans privé l’objectif est de gagner de l’argent et toujours plus. Le public doit au contraire privilégier l’efficience et la reddition des comptes. L’efficacité de la dépense publique reste le critère premier de l’appréciation du bon management public. »

Quels sont les intangibles pour le haut fonctionnaire de demain ? 

« Le sens du service de l’Etat bien sûr.   L’Etat, je l’espère et je le souhaite, subsistera ! »

Et cet Etat d'aujourd'hui, qu’en pensez vous ? 

« Pour vous répondre plus sérieusement, je ne pense pas qu’il s’agisse d’un Etat hypertrophié dépourvu de  repères et qui n’arrive pas à définir quelles sont ses missions principales. Je me souviens qu’il y a une dizaine d’années, on véhiculait des théories selon lesquelles les banques étaient plus solvables que les Etats. Leur sauvetage les a battues en brèches ! Ce sont les Etats qui ont sauvé les banques et ils ont bien fait.

L’Etat a toujours un rôle majeur à jouer.

L’Etat a toujours un rôle majeur à jouer. Il faut qu’il ait un peu de vision mais il doit avant tout être sobre et efficace. A contrario, on voit aujourd’hui que les Etats peuvent faire faillite. Cela renvoie implicitement à un point évoqué précédemment : la rigueur dans la gestion publique. Cela suppose aussi que les citoyens, s’inscrivent dans une relation de confiance et pas de méfiance ni de défiance vis-à-vis de l’Etat. . » 

Voulez-vous dire qu’il faudrait prendre conscience de l’action de l’Etat ? 

« Oui, et j’en profite pour vous donner un exemple. En 2006, le gouvernement béninois a instauré la gratuité de la scolarité au primaire, une première en Afrique occidentale ! Lulla, à l’occasion d’une visite au Bénin, a déclaré : « C’est une mesure exceptionnelle mais électoralement, ce n’est pas très porteur ! ». Et en effet ce ne fut pas très porteur car les gens n’en ont pas mesuré le coût réel. Si on avait mis en place un dispositif dans lequel les familles devaient préfinancer - juste préfinancer – le coût de cette scolarité, le regard aurait sûrement été différent. On demande beaucoup à l’Etat et L’Etat fait. Certes, il peut mieux faire. Mais il n’est pas le plus à même de promouvoir son action. D’aucuns diront que la vocation première de l’Etat c’est pas de faire de l’autopromotion et c’est vrai. Mais l’Etat, c’est nous tous. Et ce que fait l’Etat, l’essentiel de son action qui impacte nos vies, il faudrait faire en sorte de mieux l’expliquer. Dans le fond c’est une histoire de perceptions.

L’Etat est sans doute l’objet le plus complexe qui soit.

L’Etat est sans doute l’objet le plus complexe qui soit. Mais c’est aussi en lui que j’ai le plus foi. Chacun peut lui assigner un sens en fonction de ses interactions avec lui et de la connaissance qu’il en a. Sous d’autres latitudes, c’est beaucoup plus simple qu’ici.  Et nettement plus dangereux ! Dans la plupart des pays en développement, l’Etat c’est cet espèce de gâteau que certains se partagent. Il crée les fortunes et les répartit. »

Quelle est alors votre perception du sens de l’Etat ?

« Le sens de l’Etat a ceci de noble que l’on peut être en dépassement permanent de soi pour des considérations qui ne sont pas personnelles. Quand on s’occupe de la vie des gens, en dépit de toute l’expertise technique, il faut les aimer. Il faut se demander, de manière pratique et pragmatique, en quoi l’action de l’Etat contribue à changer un peu et à améliorer les vies. C’est d’ailleurs un exercice qui s’impose non seulement à nos gouvernants,  mais aussi aux citoyens que nous sommes, de comprendre l’état. Cet éveil passe par l’instruction et la société civile, par les contre-pouvoirs. Tout cela est en mouvement sur le continent africain, et dans le monde de façon générale. » 

Si vous pouviez inventer quelque chose…

« Sans hésitation, je penserais à un dispositif fiable et efficace permettant de stocker l’électricité. Sans électricité, pas de développement. Des évolutions récentes de la technologie augurent d’un avenir meilleur dans ce domaine. L’expertise française est bien placée. Produire et stocker l’électricité changerait la face du monde. »

Avez-vous des héros ?

« Oui évidemment, et j’en ai plusieurs ! Dans mon pays d’origine, le Bénin, qui anciennement s’appelait le Dahomey, il y avait un roi qui s’appelait Ghezo. Il a régné sur le très puissant royaume d’Abomey de 1818 à 1848. Son symbole était une jarre percée. Elle  symbolisait les difficultés du monde, de la vie et de la communauté, l’idéal étant que chaque fille et fils de cette communauté vienne mettre au moins un doigt de sa main pour éviter que la jarre ne se vide de son eau. Ce symbole est très parlant : c’est le fait de se mettre au service du plus grand nombre. Malgré toute la puissance, seul, on ne peut pas y arriver. Du côté occidental, mes héros forment un trio : Eisenhower, Churchill et De Gaulle. Je considère, pour faire un peu le lien avec l’époque contemporaine, que ce sont trois figures qui ont su convaincre, incarner une légitimité et exercer un leadership. Des jeunes ont accepté de donner leur vie pour défendre la principale des valeurs : la liberté. Je voudrais faire le lien avec notre époque actuelle, avec Daesh. Qui aura aujourd’hui cette même force de convaincre partout dans le monde ? Il faut le dire, il est en train  de se jouer sous nos yeux quelque chose de suffisamment grave et dangereux. Si rien  n’est fait, nous pourrons continuer de clamer nos valeurs mais elles perdront de leur sens. Si vous m’autorisez un dernier héros, ce serait Nelson Mandela. Un homme extraordinaire. Après ce qu’il a vécu, j’en connais qui seraient revanchards ! Ses écrits et ses poèmes nous réconcilient avec l’humanité. »